La littérature gauchesque, voix poétique de la Pampa argentine

S’il y a un genre littéraire caractéristique de l’identité nationale Argentine, c’est bien la littérature gauchesque. Il s’agit d’un genre populaire qui naît au XIXème siècle et met en scène le gaucho, souvent de la plume d’écrivains issus de la haute société. La littérature gauchesque dépeint les coutumes populaires et la vie de la campagne argentine, les différents personnages de la société de l’époque (les Noirs, Amérindiens, criollos…) et prétend recréer la voix même du gaucho. Elle tisse aussi une relation étroite avec l’histoire politique argentine après la Guerre d’Indépendance. Mais un gaucho c’est quoi au juste?

 

La figure du gaucho

A l’origine, le gaucho est un travailleur de la terre, un gardien de troupeau pauvre et nomade. Peu enclins à respecter l’autorité, ces cow-boys de la Pampa constituent une main d’œuvre versatile et difficilement contrôlable par les grands propriétaires de l’époque. Ils font alors l’objet d’une campagne d’enrôlement forcé de la part du gouvernement. On les envoie combattre les ennemis durant les guerres intestines de la post indépendance, mais aussi et surtout défendre la frontière contre les Amérindiens, dans des conditions souvent précaires. Le gaucho est donc une figure ambivalente, à la fois rebelle à l’autorité, parfois violente, mais aussi victime de l’injustice sociale et porteuse de valeurs universelles comme le courage et la bravoure.

Au début du XXème siècle, la « Campagne du Désert » se termine et donne lieu à l’incorporation de l’actuelle Patagonie au territoire national: la protection de la frontière n’a plus lieu d’être. Parallèlement, avec l’apparition du fil de fer barbelé, les gardiens de troupeau se font moins nécessaires. En même temps, l’Argentine connaît une grande vague d’immigration européenne. Les immigrés, souvent pauvres, deviennent les nouveaux marginaux de la société argentine et le gaucho, ne représentant désormais aucun menace, se transforme en un symbole national, un mythe. Il évoque l’autochtone, le criollo,  face à ces milliers d’étrangers récemment installés.

De nos jours, le gaucho tel que le décrivent les grands textes de la gauchesque n’existe plus, mais il reste bien présent dans l’imaginaire collectif, grâce à la littérature et au folklore. Ce que l’on considère aujourd’hui gaucho, c’est l’homme de campo, le cavalier, gardien des traditions rurales argentines, qui porte notamment la bombacha (pantalon bouffant) et le poncho.

 

Personnages les plus célèbres de la littérature gauchesque

Voici quelques gauchos célèbres, immortalisés sous la plume d’écrivains argentins, parfois même interprétés au cinéma. Certains sont purement fictifs, d’autres sont inspirés de personnages réels.

 

Martin Fierro, héros de « el gaucho Martin Fierro  » 1872 et  » La vuelta de Martin Fierro  » 1879 (José Hernandez ) :

Sans aucun doute Martin Fierro est le personnage le plus fameux de la gauchesque, devenu la référence en la matière, quasiment un mythe (évidemment présent dans notre sélection de 10 ouvrages pour comprendre les Argentins). Ce héros, créé par José Hernandez, a fait son apparition en 1872 dans un long poème en vers, écrit en octosyllabes, rythme de la payada*. C’est le propre Martin Fierro qui chante; certains mots sont volontairement déformés pour rester fidèle à sa prononciation caractéristique d’homme de la campagne. Il raconte son histoire et les injustices dont il a été victime, le front, la guerre contre les Amérindiens etc…  A travers la voix du gaucho, l’objectif de Hernandez est de dénoncer une situation d’injustice sociale contemporaine.

 

Juan Moreira, héros d’Eduardo Gutierrez – 1879 / 1880

Juan Moreira est le plus connu des personnages d’Eduardo Gutierrez, qui a écrit plusieurs romans gauchesques. Publié sous forme de feuilleton dans un journal, le texte éponyme a connu un immense succès. Il est inspiré d’un personnage réel, un gaucho portègne qui fut protagoniste d’une affaire policière célèbre. Sous la plume de Gutierrez, il incarne la facette obscure du gaucho: c’est un homme violent, auteur de crimes sanglants. Toutefois, il fait preuve d’astuce, de courage et d’une grande noblesse. Il est difficile de le condamner complètement: la mauvaise réputation et l’infériorité sociale à laquelle il est relégué justifient sa brutalité.

 

Santos Vega, héros de Rafael Obligado -1885

On sait que Santos Vega a existé, même si on ne connaît que très peu de choses sur sa vie. La légende fait de lui un gaucho invincible, si doué dans l’art de la payada a contrapunto*, que le Diable lui-même vient le défier. Ils entament alors un duel poétique qui dure plusieurs jours. C’est un personnage souvent évoqué dans la littérature, la version la plus célèbre étant le poème éponyme de Rafael Obligado.

 

Facundo, héros de « Facundo o civilización y barbarie en las pampas argentinas «   de Domingo Faustino Sarmiento – 1845

Juan Facundo Quiroga est un personnage historique et politique, un chef militaire régional durant les guerres civiles qui ont secoué l’Argentine après la Déclaration d’Indépendance de 1810. Domingo Sarmiento, lui-même homme politique et journaliste, choisit d’écrire sa biographie. À travers ce récit, l’auteur, qui sera par la suite Président argentin et promoteur des lois d’éducation, analyse les concepts de civilisation et de barbarie. Selon lui il s’agit là du conflit primordial de la culture latino-américaine. À ses yeux, le gaucho représente la barbarie, l’homme inculte qui s’oppose à la civilisation et qui est le coupable du retard que vit son pays. « Facundo » est un texte important dans la littérature argentine, non seulement pour la description de la figure du gaucho, mais aussi et surtout  pour cette polémique qui reste encore vive de nos jours.

 

Segundo Sombra, héros de « Don Segundo Sombra »  de Ricardo Güiraldes – 1926

Segundo Sombra est l’antithèse du gaucho bravache, c’est le gaucho idéalisé, qui vit en harmonie avec la nature. Sous la plume de Güiraldes, il incarne la vertu et l’héroïsme. Le roman, datant de 1926, construit comme un grand roman d’initiation, aux tons lyriques et poétiques, alimente le stéréotype véhiculé par la culture folklorique.

 

La littérature gauchesque de  nos jours

Au XX ème siècle, le genre gauchesque décline. La figure du gaucho est reprise toutefois par Jorge Luis Borges par exemple dans quelques-unes de ses nouvelles et fait son apparition notamment dans la bande dessinée. De nos jours, « Martin Fierro », le célèbre poème de Hernandez, a fait l’objet de relectures contemporaines. C’est le cas de « El Guacho Martin Fierro » d’Oscar Fariña qui est une réécriture transposée au monde marginal de la villa, écrit dans le langage et le style de la cumbia. « Las Aventuras de la China Iron » de Gabriela Cabezón Cámara, d’autre part, constitue une relecture féministe du même texte, iron étant la traduction anglaise de fierro (acier en Français). Il retrace l’histoire de la china, la femme du gaucho, à peine évoquée dans l’œuvre originale.

 

*Payada : art poétique très répandu dans les campagnes argentines qui consiste à improviser des vers accompagné de la guitare. Quand la payada est à contrapunto, il s’agit d’un duel verbal qui peut durer des heures voire des jours entiers. C’est une tradition encore vivante dans le monde rural actuel.

 

 

Crédits Photo : DR, C. Rozay.

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